CONVENTION EUROPEENE
- La place de l'Eglise dans la réflexion sur les fondements de l'Europe -
Grégor Puppinck : Il est question d’aborder au sein de la Convention une réflexion sur « les fondements de l’Europe ». Quelle utilité y a-t-il à réaliser cette identification des fondements et quelles sont les divergences de vues relatives à la détermination de ces « fondements » ?
NICOLE FONTAINE : A Rome, en 1957, la CEE, devenue l’Union européenne, fut créée entre six pays ruinés dont la population était de l’ordre de 150 millions d’Européens. En un demi-siècle, la réussite de cette aventure a été fantastique et elle est enviée dans le monde entier. Elle a fait de l’Europe une terre de paix jamais connue dans le passé, et la première zone économique du monde.
Mais nous sommes quinze Etats, et nous serons bientôt près de trente. L’Union, qui compte aujourd’hui près de 400 millions d’Européens, passera à plus d’un demi milliard dans la décennie qui vient de commencer, et sa géographie ira de la Baltique aux Iles grecques, du Portugal aux frontières polonaises de la Russie.
Le monde extérieur a lui aussi, profondément changé : le rideau de fer est tombé ; la menace nucléaire s’est éloignée ; la mondialisation des échanges commerciaux et culturels exclut les protectionnismes ; le fossé continue de se creuser entre les pays riches et développés et les pays où sévit la pauvreté endémique ; les hommes ont pris conscience de la fragilité de la planète ; le rôle traditionnel du pouvoir central des Etats est mis en cause par l’attente profonde de pouvoirs de proximité. Dans ce nouveau contexte, quelle Europe voulons-nous ? Celle du libre-échange ou celle de la solidarité ? Celle de l’égoïsme européen ou celle de la solidarité universelle ? Celle d’une organisation hypercentralisée ou celle d’une authentique Communauté à l’échelle d’un continent, qui saura garder son unité et respecter les identités nationales, tout en étant capable de décider dans l’intérêt commun, et de peser de son vrai poids sur la scène du monde, ce qui n’est guère le cas aujourd’hui. Le cadre conçu en 1957 doit donc être repensé pour le nouveau siècle qui vient de s’ouvrir. Tel est l’enjeu.
Sur toutes ces questions majeures, la principale ligne de partage des positions actuelles, est entre ceux qui voient dans la grande Europe de demain, un simple marché régi par l’esprit de concurrence et de libre échange, et ceux qui privilégient l’esprit communautaire et la solidarité qui ont été au cœur de la fondation de l’Europe unie.
GP : Peut-on craindre que les travaux de la Convention soient l’occasion d’une résurgence, mais au niveau européen, du conflit portant sur la nature des relations entre autorités publiques et religieuses ?
NF : Je ne partage pas cette inquiétude. La laïcité de l’Etat n’a certes cessé de s’imposer au cours des dernières décennies dans toute l’Europe. Sous son aspect positif, elle traduit le respect de l’Etat, dans des sociétés devenues pluralistes, à l’égard de ceux qui n’adhèrent pas à la religion dominante. Mais les tensions du passé se sont apaisées, et notamment en France sur l’école. La pratique religieuse est certes en régression, mais le sentiment religieux ne s’est pas affaibli, bien au contraire. L’aggiornamento de l’Eglise catholique, à la suite de Vatican II, et la personnalité exceptionnelle de Jean-Paul II, ont profondément changé le regard des Européens sur la foi et sur les Eglises. Les Eglises sont plus que jamais écoutées et respectées. Leur voix morale n’a jamais autant pesé, mais sur des consciences libres, même quand les comportements de chacun s’en écartent. Il reste des points de fracture entre les autorités publiques et les autorités religieuses. Ils portent essentiellement sur la morale, notamment sexuelle, et sur la famille. Mais leurs rôles et leurs responsabilités sont de nature différente. Ce n’est pas parce que des lois d’Etat contreviennent à la conception de l’Eglise, que celle-ci doit se taire ou n’est pas écoutée. L’Etat régit une organisation de la société qui a ses contraintes. L’Eglise s’adresse aux consciences. Cela ne me paraît pas incompatible dans l’Union actuelle.
En revanche, l’Europe élargie de demain, qui comptera alors de nombreux Européens de confession orthodoxe, comme c’est le cas aujourd’hui pour la Grèce, pourra poser un problème particulier, qu’il faudra gérer dans un esprit d’ouverture et de compréhension mutuelle, du fait des liens plus étroits qui ont été conservés dans les pays concernés, entre l’Etat et la religion.
GP : Sur le fond, selon vous, quelles contributions spécifiques les communautés religieuses peuvent elles apporter au débat sur l’avenir de l’Europe ?
NF : Il me paraît tout à fait nécessaire que les Eglises fassent entendre leur voix forte pour que les orientations qui seront données à l’Europe de demain prennent en compte le sentiment religieux, ainsi que les convictions morales qu’elles défendent, même à contre-courant, face aux risques de permissivités irresponsables. Il me semble que le cœur de leur contribution spécifique est celui de la conception de l’homme qui doit fonder la conception de l’Europe : l’égale dignité universelle de toute personne humaine, la liberté responsable, la solidarité au-dessus des égoïsmes personnels, la transcendance de la foi,… L’Europe qui est à parfaire doit être fondée sur ces valeurs qui sont communes à toute l’Europe, mais parfois enfouies, et les incidences en sont multiples sur son organisation : la justice à l’égard des plus faibles et des plus démunis, le renforcement de l’action de l’Europe partout dans le monde où les droits fondamentaux de la personne humaine sont bafoués par les guerres civiles ou la dictature, la solidarité active de l’Europe à l’égard des régions du monde qui vivent dans la pauvreté extrême et la désespérance, …
GP : Que reste-t-il de l’héritage chrétien dans le mouvement d’unification européenne ?
NF : Sans le message chrétien qui s’est diffusé dans toute l’Europe pendant deux millénaires, il n’y aurait pas d’Union européenne. A la fois par lui-même et par les autres apports qu’il a assimilés ou qu’il a suscités, y compris dans la contradiction, il demeure le principal fondement de la communauté de cultures et de valeurs sur lequel repose l’Union européenne. Les avatars tragiques de l’histoire du vingtième siècle ne l’ont pas effacé dans les pays qui sont aujourd’hui candidats à l’adhésion. Il demeure le socle qui permettra de réunifier dans la paix et de façon quasi naturelle, la totalité du continent européen.