Article publié dans L'Information Psychiatrique, Revue Mensuelle des Psychiatres des Hôpitaux, vol. 72-718, n°8, octobre 1996, pp.811-822. (N° spécial: Le sort des malades mentaux pendant la Guerre 1939-1945).

 


 

L'Euthanasie psychiatrique sous le IIIe Reich:
la Question de l'eugénisme

Par Benoît MASSIN

 


 

 

"L'État national-socialiste est édifié sur la biologie"
Prof. Pohlisch (psychiatre-généticien), 1938.

"Aucun enfant nouveau-né ne devrait être reconnu humain
avant d'avoir passé un certain nombre de tests portant
sur sa dotation génétique (…). S'il ne réussit pas ces tests,
il perd son droit à la vie
"
F. Crick, généticien, Prix Nobel de médecine 1962.

 

 

Aucun psychiatre n'a jamais été obligé de participer directement aux différentes actions d'euthanasie [ Les quatres actions principales furent: l'euthanasie des enfants, T4, "euthanasie sauvage" et "l'Action Brandt"..] Il ne s'agissait pas d'un "ordre" (Befehl) mais d'une "autorisation" (Ermächtigung) avec dotation de "pleins pouvoirs" (Vollmacht) [Mitscherlich & Mielke 1978: 13; Klee 1983: 306; Aly et al.1985: 19; Reform und Gewissen 1985: 24; Proctor 1988: 193.]. L'euthanasie de plus de plus de 150 000 patients allemands [* Nous ne parlons pas ici de l'assassinats des malades mentaux en Pologne et en URSS accomplis par les Einsatzgruppen (cf. Ebbinghaus & Preissler in Aussonderung und Tod 1985; Jaroszewski in Rapoport & Thom (éd.) 1989) mais seulement de l'euthanasie réalisée par des médecins, dans les frontières du "Reich allemand".

L'opération T4, qui s'arrêta en août 1941, fit 70.200 victimes, l'euthanasie des enfants, environ 6000. L'euthanasie sauvage et l'action Brandt, du fait de leur aspect décentralisé et camouflé, sont plus difficiles à évaluer. Cependant, fin 1941, le nombre de lits "libérés atteignait 93.500, soit plus d'un patient psychiarique sur trois (Klee 1983: 340-41). Dans des régions comme Berlin et la province de Brandenburg, le nombre de patients encore vivants en 1945 représentait 16% du niveau de 1938 (2.579 contre 15.733), soit une mortalité de 84% (Huhn in Aly (éd.) 1989: 196). En Saxe, on passe de 9647 patients en janvier 1940, à 3262 en janvier 1945 (66%). Si l'on appliquait de tels quotients à l'ensemble de l'Allemagne (283.000 lits psychiatriques), on atteindrait entre 187.000 et 235.000 morts. Même en tenant compte des disparités régionales, de la réinsertion d'un certain nombre de malades grâce aux nouvelles approches thérapeutiques (electrochocs, etc.) et des patients renvoyés dans leur familles pour les protéger de l'euthanasie, le chiffre de 150 000 représente donc un minimum. ] put se dérouler sans difficuté sur le plan médical grâce à la collaboration, à l'adhésion ou à la tolérance de l'immense majorité des psychiatres - "tout à fait favorables aux mesures plannifiées" - sans laquelle elle n'aurait pas été possible. Nombreux furent les scientifiques à se ruer sur les "matériaux humains" fournis par l'euthanasie [Presque toutes les facultés de médecine et plusieur instituts de recherche en neurologie et en psychiatrie, y compris les deux instituts les plus prestigieux - l'Institut Kaiser-Wilhelm de Recherche sur le Cerveau (Berlin) et l'Institut Allemand de Recherche Psychiatrique (Munich) - profitèrent de l'euthanasie pour se procurer des "matériaux" humains (des cerveaux) et pratiquer des expériences humaines (cf. Reform und Gewissen 1985).]. Par contre, les cas de résistance ouverte de la part des psychiatres au nom de la psychiatrie (et non des religieux) se comptent sur les doigts d'une main. Cette "médecine sans humanité" ne fut donc pas le fait de quelques SS sadiques, médecins marginaux et "pseudo-scientifiques" illuminés, mais compromet l'ensemble de la profession psychiatrique, "des psychiatres tout à fait normaux, habituels et représentatifs de leur science" [Siemen 1982: 8. L'expression "médecine sans humanité" est la traduction du titre du premier livre allemand sur les crimes médicaux sous le nazisme, cf. Mitscherlich & Mielke 1978 (1ère version: 1948).].

Des 360.000 stérilisations de malades "héréditaires" - qui dans 96% des cas concernaient des patients psychiatriques - à "l'euthanasie sauvage" des psychotiques jugés "incurables" et handicapés mentaux, laissée à la libre initiative des psychiatres dotés des pleins pouvoirs, en passant par la castration des homosexuels, la déportation des "asociaux", l'extermination des criminels et des Tziganes, les psychiatres furent massivement impliqués et jouèrent un rôle considérable dans la "biocratie" du IIIe Reich [L'expression "biocratie" vient de Lifton 1986: 17. Sur la législation eugéniste (stérilisation, mariage, avortement) et son application sous le nazisme, cf. Bock 1986 et Weingart-Kroll-Bayertz 1988; la légitimation scientifique de la loi, dont 6 maladies recensée sur 8 relevaient du secteur psychiatrique, fut principalement apportée par le Prof. Rüdin et ses collaborateurs de l'Institut Allemand de Recherche Psychiatrique (actuel Max-Planck Institut für Psychiatrie); la totalité ou presque des professeurs de psychiatrie siégeaient dans les "Tribunaux de santé héréditaire" décidant des stérilisations; l'un des principaux artisans de la loi sur le mariage fut le Prof. de psychiatrie Weygandt; la direction scientifique du "traitement" des homosexuels fut confiée à un psychiatre, le Dr. Rodenberg (ex-expert T4) (cf. Aussonderung und Tod 1987: 21 & Grau 1993); les "asociaux" et criminels doivent leur destin à la symbiose entre les services de police et les psychiatres généticiens spécialisés en "biologie criminelle" (cf. Feinderklärung 1988 & Ayass 1995); le responsable scientifique de l'extermination des Tziganes fut le pédo-psychiatre-généticien Dr. Dr. habil. méd. R. Ritter (cf. Hohmann 1991).] . Comme le montrent de nombreuses études régionales, ce qui nous semble les "cas extrêmes" de la "médecine nazie" s'intègrent sans heurt dans la "normalité psychiatrique", le "quotidien médical banal" (Alltägliche Medizin).

L'ampleur du phénomène - qui touche chaque hôpital psychiatrique, chaque université, chaque institut de recherche - permet de souligner, avec Benno Müller-Hill, qu'un tel degré de collusion ne pouvait pas être "uniquement le fruit de l'égarement de quelques individus, mais qu'il avait pour origine des défaillances de la psychiatrie (…) elle-même" [Müller-Hill 1989: 112.]. La dictature politique seule, pas plus que la psychopathologie de tel ou tel, ne suffisent à expliquer tout ce qu'ont fait les psychiatres. Comme le fait remarquer B. Laufs, "le fondement potentiel du crime s'inscrivait dans la structure de la science, la participation directe au crime dans la décision des individus" [B. Laufs, in Hohendorf & Magull-Seltenreich (éd.) 1990: 248. ] Il est donc nécessaire de faire un retour en arrière sur l'histoire de la psychiatrie, de mettre en évidence les logiques qui, dans la structure de la "science psychiatrique normale", au sens kuhnien du terme, préparèrent le massacre médicalisé. La première question qui se pose alors, porte sur le rôle de l'eugénisme.

La question du rôle de l'eugénisme apparaît d'autant plus nécessaire à clarifier qu'il y a souvent, dans le contexte des débats actuels, amalgame polémique ou raccourci un peu trop rapide entre "eugénisme" et "euthanasie" - sans parler d'une confusion fréquente entre les deux termes. À cela s'ajoute un débat fort discret, entre historiens allemands, sur l'importance des liens entre ces deux pratiques [En particulier entre Weingart-Kroll-Bayertz 1988 d'une part et Schmuhl 1987 d'autre part. Dans Weingart et al, les auteurs ont tendance à détacher la problématique de l'euthanasie de celle de l'hygiène raciale, d'où un traitement assez rapide. Les trois auteurs considèrent en effet que "l'euthanasie n'avait guère de fonction dans les conceptions de l'hygiène raciale et la participation de ses principaux représentants est restée tout au plus individuelle" (Weingart-Kroll-Bayertz 1988: 135). Au contraire pour Schmuhl, la matrice idéologique de l'euthanasie découlait du paradigme eugéniste, ce qui explique que plus de la moitié de son ouvrage soit consacrée à l'euthanasie (Schmuhl 1987: 356). ].

Cette méprise courante rend nécessaire de définir l'eugénisme (Eugenik) ou "hygiène raciale" (Rassenhygiene). Ploetz, le fondateur de l'hygiène raciale en Allemagne, la définit comme "la tentative de maintenir l'espèce en bonne santé et de perfectionner ses dispositions héréditaires" [A. Ploetz, Die Tüchtigkeit unserer Rasse und der Schutz der Schwachen, Berlin, 1895: 13.] . Concrètement, ne pouvant alors agir directement sur les variations du matériel génétique, comme le regrettait Ploetz en 1895 [A. Ploetz1895: 224-230.] (et comme on s'y prépare avec les thérapies géniques), il ne restait à l'eugénisme néo-darwinien que la possibilité d'agir sur l'autre variable de l'évolution: la sélection. L'eugénisme cherche donc à contrôler la reproduction afin de sélectionner les variations génétiques qui lui semblent favorables et éliminer avant même la fécondation (par interdiction de mariage ou stérilisation), ou après la fécondation (par avortement, voire infanticide), celles qui lui semblent défavorables. D'où ses autres synomymes allemands: Fortpflanzungshygiene (hygiène de la reproduction), Erbgesundheitslehre (étude de la santé héréditaire) et Erbpflege (entretien de l'hérédité).

Outre sa dimension idéologique militante et celle de thérapeutique collective appliquée, les plus visibles, l'eugénisme a besoin, pour s'instituer comme technique de gestion biologique de la société, de développer un corpus de savoir ad hoc et initie dès le départ (avec son fondateur Galton qui lance simultanément la biométrie) un programme de recherche scientifique. Peu à peu, les eugénistes ou "médecins de l'hérédité" (Erbärzte) provenant d'horizons divers se constituent, sur le plan académique, en une discipline autonome, consacrée à "l'étude de l'hérédité humaine" (menschliche Erblehre), dont la psychiatrie génétique (Erbpsychiatrie) forme une branche. Du point de vue de la recherche, les eugénistes universitaires des années 1930 sont l'équivalent (et les précurseurs) des généticiens humains actuels [D'ailleurs, les premières chaires de Humangenetik après 1945 en RFA furent confiées à d'ex-professeurs d'eugénisme, comme Lenz (Göttingen) et Verschuer (Münster), ou à leurs élèves, tels H. Schade (Düsseldorf), H. Grebe (Marburg), G. Koch (Erlangen), etc. Par exemple, l'ex-Prof. de biologie raciale W. Lehmann, de la Reichsuniversität de Strasbourg, dirigea de 1948 à 1975 l'Institut de Génétique Humaine de l'Université de Kiel. Cf. Kühl 1995: 213-14.]. Professionnellement, les eugénistes allemands se recrutent donc essentiellement chez les médecins. Trois disciplines médicales se révèlent particulièrement actives dans le mouvement eugéniste: les hygiénistes, les anthopologues-anatomistes et les psychiatres.

Comparativement, la défense de l'euthanasie en Allemagne avant 1933 mobilise, sur le plan professionnel, surtout des juristes et des psychiatres. Les acteurs médicaux de l'euthanasie des années 1939-1945 sont essentiellement des psychiatres, des pédiatres et de très jeunes médecins "idéalistes" et sans spécialité.

Professionnellement, le champ d'intersection entre eugénisme et euthanasie concerne donc en premier lieu la psychiatrie.


Au-delà de ces prémisses conceptuelles, le passage de la psychiatrie allemande à l'euthanasie fut déterminé par un triple contexte allemand des années 1939-1945: contexte politique, contexte budgétaire et contexte de guerre.

Le passage à l'acte des psychiatres allemands résulte ainsi de la conjonction d'une psychiatrie ultra-biologisante et deshumanisée par l'eugénisme, au service, non de l'individu, mais de la maximisation de l'efficacité nationale, d'une part, et du triple contexte de l'Allemagne nazie en guerre, d'autre part. Sans le nazisme, l'Allemagne se serait limitée à une législation eugéniste, réclamée par le corps médical et analogue à celle des États-Unis ou des pays scandinaves. Inversement, sans cette dimension bio-médicale, le nazisme ne se serait pas autant démarqué d'un fascisme à l'italienne (comparativement très bénin), du génocide archaïque à la turque contre les Arméniens, ou du goulag à la soviétique. Nazisme et médecine eugéniste se sont mutuellement, modernisés, épaulés et radicalisés, dans un commun souci d'efficacité. Certes, sans ces technocrates médicaux, il y aurait eu les Einsatzgruppen, les fusillades de Juifs en masse et les camps de concentration [Camps de concentration (KZ), au nombre de 15 en 1942, où l'on mourrait d'épuisement par le travail, la malnutrition et les maladies qui en résultaient, comme dans les camps soviétiques des années 1918-1960 et les Laogai dans la Chine de Mao, par opposition aux camps d'extermination (Vernichtungslager) nazis (6 camps, à partir de décembre 1941) où les déportés pouvaient être immédiatement exterminés. Sur l'histoire des camps de concentration, cf. A. J. Kaminski, Konzentrationslager, 1896 bis Heute, Munich, Piper, 1990. Introduits par les colonisateurs espagnols contre la révolte de Cuba en 1896, puis les Britaniques contre les Boers en Afrique du Sud en 1900, établis pour la première fois sur le sol européen par Trotzky en 1918, sous le nom même de "camp de concentration" (konzentrazionnyje lagerja), ils servaient en URSS à interner aussi bien les femmes et les enfants des officiers tsaristes que les menchéviks, opposants politiques et "adversaires de classe". À la veille de la 2e Guerre mondiale, les goulags soviétiques renfermaient entre 5 et 8 millions de détenus avec une mortalité de 10% par an. ]. Mais sans l'euthanasie psychiatrique, il n'y aurait peut-être pas eu les chambres à gaz. Ce fut la contribution de la psychiatrie allemande et des techniciens de l'euthanasie de mettre en place les premières chambres à gaz et d'introduire les premières "sélections médicales" dans les camps de concentration [Les premières chambres à gaz, au monoxyde de carbonne, furent mises en place pour l'euthanasie des malades mentaux lors de l'opération T4. Après "l'arrêt" d'août 1941, elles furent utilisées ainsi que leur personnel médical, pour l'opération "14f13" destinée à "nettoyer" les camps de concentration des improductifs. Ce sont les psychiatres et médecins experts de T4, comme Heyde, Nitsche, etc., qui firent les premières "sélections" dans les camps. Les trois premiers camps d'extermination des Juifs (Belzec, Sobibor et Treblinka), furent mis en place grâce au know how technique acquis pendant l'euthanasie. Les directeurs des trois premiers camps d'extermination venaient d'ailleurs tous les trois de l'opération T4. Cf. Klee, "Von der 'T4' zur Judenvernichtung", in Aly 1989: 147-52; Schmuhl 1987: ('Euthanasie' und 'Endlösung') 240-60; U. D. Adam, "Les chambres à gaz", L'Allemagne nazie et la génocide juif, Colloque de l'EHESS, Paris, 1985: 236-61.].

 

La conversion de la psychiatrie allemande à l'eugénisme


La psychiatrie allemande avait achevé sa conversion à l'eugénisme en 1933. Dès 1908, le Prof. E. Kraepelin (Munich), sans doute le psychiatre le plus important en Allemagne à l'époque, se rallie devant une assemblée de psychiatres au discours eugéniste et l'annnée suivante, il introduit dans la 8e édition de son célèbre traité de Psychiatrie - le manuel plus utilisé des étudiants à l'époque - les inquiétudes eugénistes au sujet de la civilisation qui "maintient en vie les inférieurs mentaux et les malades et leur permet le cas échéant de se reproduire" [ Schindler 1990: 34, 104.]. Il est suivi, avant 1914, par d'autres professeurs de psychiatrie, dont le Prof. A. Alzheimer (celui de la maladie d'Alzheimer), qui s'inscrivent à la Société d'Hygiène Raciale, créée par Ploetz en 1905 [Fonds Ploetz, Mitgliederliste 1913.].

Dans les années 1920, les psychiatres deviennent de plus en plus unanimes en faveur de l'eugénisme. Dans une allocution qu'il fait au congrès de 1925 de l'association des psychiatres allemands, le psychiatre eugéniste Robert Gaupp (1870-1953), professeur titulaire à l'Université de Tübingen depuis 1906 et co-éditeur de la Zeitschrift für die gesamte Neurologie und Psychiatrie, se fait acclamer par l'assemblée lorsqu'il recommande dans son discours de stériliser les criminels récidivistes et les retardés mentaux pour "épurer le peuple de ses éléments inférieurs" [ Le discours s'intitulait: "La stérilisation des malades et inférieurs mentaux et moraux". Bastian 1981: 75-77; Siemen 1982: 76-78; Schindler 1990: 107-108 Minderwertig signifie littéralement "de moindre valeur" ou "d'une valeur inférieure". Nous soulignons. N.d.A.]. Pendant la République de Weimar, l'enseignement de l'hygiène raciale se diffuse dans toutes les facultés de médecine allemandes et les psychiatres y apportent leur contribution. Par exemple, le Prof. de psychiatrie et neurologie A. Hübner (1878-1934), directeur de la clinique psychiatrique universitaire de Bonn et de l'asile provincial, co-éditeur des revues Archiv für Psychiatrie et Psychiatrisch-neurologische Wochenschrift, fait son cours en 1926 sur "la prévention de la reproduction des inférieurs". [Günther 1982: 83].

Dans le domaine de la recherche, la génétique psychiatrique, lancée dans les années 1900-1910 par des psychiatres eugénistes en quête de fondements scientifiques, est exclusivement motivée par des préoccupations eugénistes. La Mecque de la recherche psychiatrique en Allemagne, l'"Institut Allemand de Recherche Psychiatrique" (DFA) à Munich, centre mondialement réputé, fut fondé en 1917 par Kraepelin dans une perspective eugéniste [Siemen 1982: 80-81. P. Breggin parle à son sujet de "perhaps the most honored psychiatric research center in the world" (Toxic Psychiatry, New York, 1991: 102).]. Il est dirigé depuis 1931 par un eugéniste militant, le Prof. Ernst Rüdin (1874-1952), directeur auparavant du département de psychiatrie génétique et "the most respected genetic scientist in the field of psychiatry until the outbreak of World War II" [ P. Breggin, Toxic Psychiatry, New York, 1991: 102.]. Pionnier de l'approche génétique en psychiatrie, avec son étude de 1916 sur l'hérédité de la schizophrénie, ce psychiatre suisse se signale comme membre fondateur de la nouvelle Société d'Hygiène Raciale" de Ploetz en 1905 (puis membre du comité directeur jusqu'en 1933, date à laquelle il devient président) et co-éditeur de la revue eugéniste Archiv für Rassen- und Gesellschafts-Biologie (ARGB) depuis 1908 [Sur l'institut, cf. Weber 1991, sur Rüdin, cf. Weber 1992; Blasius 1991: 96. De 1933-35 à 1945, Rüdin préside à la fois la Société d'Hygiène Raciale et la Société des Neurologues et Psychiatres Allemands.* Aujourd'hui l'institut existe toujours, il s'appele Max-Planck-Institut für Psychiatrie, l'équivalent allemand du CNRS.] .

De même, la psychiatrie asilaire, avec sa composante la plus moderne et la plus réformatrice, incarnée par l'Association pour l'Hygiène Psychique fondée en 1925, se rallie à l'eugénisme. En lançant les soins ambulatoires, Kolb et ses partisans veulent associer l'ouverture des asiles à une stérilisation prophylactique. Les hommes-clés de l'Association, creuset de toutes les réformes de l'époque (ergothérapie, etc.), tels le Prof. R. Sommer et le Dr. H. Roemer, sont des eugénistes militants, membres de la première heure de la Société d'Hygiène Raciale [ Bastian 1981: 79-80; Jakobi-Chroust-Hamann 1989: 90-97; Reform und Gewissen 1989: 11, 13; Schindler 1990: ].

Globalement, on peut dire que la conversion de la psychiatrie allemande s'est déjà massivement opérée - dans les universités, dans les centres de recherche et dans les asiles - avant 1933. La conversion ne se limite en rien à une poignée d'activistes nazis, bien au contraire. Le célèbre Prof. E. Kretschmer (1888-1964), psychiatre anti-raciste dont la ligue des professeurs nazis (NSD-DB) estimait qu'il n'avait "jamais fait siennes les idées national-socialistes", militait depuis 1919 dans les rangs eugénistes [ BDC, dossier Kretschmer. En 1934, Kretschmer participe comme orateur au séminaire de formation sur la stérilisation organisé par Rüdin à Munich pour une centaine de directeurs d'asile. Il collabore ensuite au livre de Rüdin Génétique et Hygiène raciale dans l'État völkisch (1934). Cf. Weber 1992: 214-15. ]. Le Prof. Weygandt à Hambourg, dont le programme eugéniste s'avérait beaucoup plus radical que la législation nazie, fut révoqué après 1933 en raison de son appartenance au parti libéral de gauche DDP [Van den Bussche et al 1991: 1316-22; Ebbinghaus et al 1984: 30.]. L'eugénisme animait également des médecins qui durent émigrer après 1933 en raison de leurs origines juives, comme le célèbre Prof. de neurologie K. Goldstein, auteur d'un livre en faveur de l'hygiène raciale en 1913, ou le psychiatre F. Kallmann, partisan de stériliser 10% de la population allemande [Sur Kallmann, cf. Müller-Hill 1989: 23-24, 214; sur Kurt Goldstein, cf Massin 1996. Une fois émigré aux États-Unis, Kallmann continua de s'activer au sein de l'American Eugenics Society et fait l'éloge de la législation eugéniste nazie dans Eugenical News en 1938. Devenu Prof. de psychiatry à l'Université de Columbia et directeur de la recherche psychiatrique au New York State Psychiatric Institute, il devient l'un des psychiatres-généticiens les plus importants des États-Unis, auteur entre autres de "The Genetics of Schizophrenia" dans le célèbre manuel American Handbook of Psychiatry (1959) (cf. Breggin 1991: 102-103; Kühl 1995: 231). ]. Il n'y avait même plus débat sur le principe de l'eugénisme, mais seulement sur ses modalités d'application (stérilisation obligatoire ou volontaire, etc.). En 1932, la Ligue de l'Association des Médecins Allemands et le principal syndicat professionnel des médecins (Hartmannbund), réclament au gouvernement une loi de stérilisation [Siemen 1982: 73-74; 86-87.]


Une autre problématique: l'euthanasie


C'était très loin d'être le cas en matière d'euthanasie. Dans les années 1913-1933, la question de l'euthanasie se distingue donc à deux titres de l'eugénisme: elle met le feu à un débat et même à une polémique très intense (alors que l'eugénisme suscite pas ou à peine de contestation dans les milieux bio-médicaux et aurait probablement été légalisé sans le nazisme [Siemen 1982: 11.]; et la controverse autours de l'euthanasie reste, comparativement au degré d'imprégnation quasi-totale de la profession médicale par l'eugénisme, relativement confidentielle par le nombre beaucoup plus restreint de ses intervenants. Il semblerait que moins d'une dizaine de psychiatres - dont une bonne moitié contre - et à peine plus d'autres médecins non psychiatres aient pris la peine de publier leur opinion sur l'euthanasie avant 1933 [ Cf. bibliographie des publications d'avant 1933 dans Beck 1992: 101-103.]. Même au plus fort de la controverse, en 1920-22, les psychiatres en général et ceux, professeurs d'université, en particulier, restèrent assez silencieux [Meyer 1988 & Meyer in Friedrich & Matzow (éd.) 1992: 56-57.]. Dans le quotidien Psychiatrisch-Neurologische Wochenschrift, Wauschkuhn réagit aux projets de son collègue Hoche en évoquant "la synthèse du médecin et du bourreau" [Burkhardt 1981: 124.]. En 1921, l'assemblée des médecins allemands rejette encore à l'unanimité un projet de loi autorisant la "suppression des vies indignes d'être vécues" [Schmuhl 1987: 122.].

Sous Weimar, le terme "euthanasie" possède deux significations principales [[* Sur l'évolution et les variations sémantiques du terme "euthanasie" en Allemagne, cf. Winau 1974 & Winau 1989; Burchardt 1981: 11-15.] . Le premier sens équivaut à "l'aide à la mort" (Sterbehilfe) où l'euthanasie consiste à accélérer la mort d'un malade conscient, affecté d'une maladie incurable, qui la réclame lui-même. Le deuxième sens, enfin, la "suppression des vies indignes d'être vécues" au nom de l'intérêt collectif, clairement exposée pour la première fois par le juriste Binding et le Prof. de psychiatrie à Fribourg Alfred E. Hoche (1865-1943) en 1920, débouchera sur la suppression des malades et handicapés mentaux "incurables" sous le nazisme. Bien que les frontières entre les deux formes d'euthanasie soient assez fluides (dans les cas d'incapacité du patient, où la demande est faite par les proches), le débat n'opposait en fait pas deux camps mais trois. Entre les adversaires de toutes formes d'euthanasie, généralement religieux, et les partisans de l'élimination étatique des handicapés mentaux, comme le Prof. Hoche, on trouvait des psychiatres, comme le Dr. Meltzer, partisans de "l'aide à la mort" mais résolument opposés à l'euthanasie des handicapés qui ne le demandaient pas.

Il est clair que le débat sur l'euthanasie au sens "aide à la mort" n'entretient en soi aucun rapport conceptuel avec l'eugénisme #[[# Sinon la médicalisation de deux domaines - la reproduction et la mort - où les religions judéo-chrétiennes considèrent que l'homme n'a pas à se substituer à Dieu. Dans le débat lancé par les monistes en 1913, certains libres-penseurs anti-cléricaux étaient à la fois partisans de l'euthanasie et de l'eugénisme, sans que cela révèle d'autres liens que celui d'une commune volonté de sécularisation et de rationnalisation. Dans les pays anglo-saxons, la séparation chronologique entre les deux débats est encore plus nette et l'euthanasie individuelle ne se heurte pas forcément à l'opposition des religieux: aux États-Unis, la National Society for the legalization of euthanasia, fondée en 1938, était soutenue par de nombreux théologiens protestants et rabbins juifs (cf. Winau 1974: 253). Il est curieux de noter que le premier éditorial de l'American Journal of Psychiatry en faveur de l'euthanasie des handicapés mentaux, associé à un article dans le même sens de Foster Kennedy, date de 1942 (juillet: 141-43) (Breggin 1991: 104).] . De même, si l'on examine tous les arguments avancés pour l'euthanasie au nom de l'intérêt collectif, généralement aucun ne se réclame ni ne relève directement de l'eugénisme [Cf. Burkhardt 1981.]. Les deux arguments majeurs et récurrents de l'euthanasie au nom de l'intérêt collectif ressortent plutôt de l'évaluation bio-médicale du niveau d'humanité d'un individu et du coût économique "faramineux" des "existences fardeaux" (Ballastexistenzen) pour la collectivité. D'ailleurs, dans le langage des psychiatres nazi, l'euthanasie des adultes s'appelle "mesure de plannification économique" et non "mesure d'hygiène de l'hérédité". Dans la pratique, le critère le plus important ne sera pas l'éventuelle propagation d'une maladie héréditaire mais la curabilité, l'aptitude au travail et la productivité des patients [Dans un discours destiné à être lu devant des psychiatres, rédigé en 1941 et où il parle de l'euthanasie, le Prof. C. Schneider, un des principaux experts de l'opération T4, distingue "les mesures actuelles pour décharger notre peuple de la pression des dépenses pour des patients des asiles inutiles, d'une part [= euthanasie T4], et les mesures eugéniques au sens large d'autre part …". Cit. Reform und Gewissen 1985: 54; Aly (éd.) 1989: 15. ].

 

Les eugénistes contre l'euthanasie des "inférieurs"


Non seulement le débat sur l'euthanasie ne recouvre pas celui sur l'eugénisme mais les quelques eugénistes qui prennent position en tant qu'eugénistes sont plutôt contre l'euthanasie. De 1913, avec le célèbre sexologue et eugéniste (juif) Max Marcuse au moment du premier débat lancé par les monistes, à 1933, avec l'anthropologue hygiéniste racial (nazi) L. Loeffler, en passant par J. Schwalbe, A. Grotjahn et K. H. Bauer, la plupart manifestent leur opposition à l'euthanasie [Burkhardt 1981: 84-85, 102; Schmuhl 1987: 38; Weingart et al 1988: 524.]. En 1923, le Prof. Rüdin se prononce contre l'euthanasie des vies "sans valeur" mais "dotées de sentiments" [Cit. in Kühl 1995: 200.] . En 1931, le psychiatre-généticien Luxemburger, le principal collaborateur de Rüdin, publie un catalogue des mesures "psychiatriques-eugénistes" nécessaire où il condamne comme "indigne d'un peuple civilisé l'euthanasie des 'vies indignes d'être vécues'" et rappelle "le respect inconditionnel de la vie de l'être humain" [Cit. in Weber 1992: 171.]. Même après 1933, sous le régime nazi, des eugénistes convaincus, comme le vieux Prof. de psychiatrie à Berlin Karl Bonhoeffer (1868-1948, dont deux fils résistants furent exécutés par le régime nazi), refuseront d'être mêlés de près ou de loin à l'euthanasie. Bonhoeffer n'en estimait pas moins que la Loi de stérilisation promulguée par le gouvernement de Hitler en juillet 1933 constituait une "étape importante dans la thérapie psychiatrique" du point de vue de la "prophylaxie" et l'appliquait lui-même en servant en tant qu'expert dans un "Tribunal de santé héréditaire" (EGG) décidant des stérilisations [Cit. in Blasius 1991: 101-103. Sur Bonhoeffer, cf. Neumärker 1990. Pour l'eugénisme de Bonhoeffer, cf. U. Grell, "K. Bonhoeffer und die Rassenhygiene", in Totgeschwingen 1989: 207-18.] . Les autres psychiatres opposés à l'euthanasie, comme le Prof. Ewald (Göttingen) et le Prof. Bumke (Munich), soutenaient les mesures eugénistes de stérilisation [ Pour Ewald, cf. Lifton 1986: 82-87, Aly (éd.) 1989: 61, 63, et Zimmermann in Friedrich & Matzow (éd.) 1992: 81-82. En 1933, Ewald fit un discours "L'eugénisme du point de vue médical" où il affirmait la nécessité de la stérilisation obligatoire. Il est probable qu'il siégeait au Tribunal de Santé Héréditaire de Göttingen; Bumke était déjà membre de la Société d'Hygiène Raciale en 1913 (cf.Mitgliederliste), en 1922, il critique la théorie de la "dégénérescence" et, en 1931, il juge "la plus souhaitable la stérilisation des oligophrènes et psychopathes asociaux" (cf. Siemen 1982: 84-85)..]

 

Eugénisme et euthanasie des nouveaux-nés infirmes



Cependant, un petit nombre de "darwinistes sociaux" et d'eugénistes de premier plan envisageaient plus discrètement, en plus de l'avortement sur indication eugéniste, l'euthanasie des nouveaux-nés et jeunes enfants difformes ou handicapés [Cf. Schmuhl 1987: 31-39.]. Le Dr. Ploetz lui-même, le fondateur de la Société d'Hygiène Raciale, imaginait, en 1895, qu'en cas de naissance d'un enfant "faiblard ou contrefait", un collège de médecins pourrait décider de la mort par injection d'une "petite dose de morphine" [Ploetz 1895: 144; Schmuhl : 35.] Dès 1904, le Prof. W. Weygandt (1870-1939), directeur de l'asile de Hambourg et futur titulaire de la chaire de psychiatrie, publia une étude sur la "Prévention des maladies mentales" où il réclamait que l'État intervienne dans le droit au mariage et envisageait l'exposition à la spartiate des enfants trop faibles comme "mesure d'hygiène sociale" [Ebbinghaus et al 1984: 30; Schindler 1990: 105.]. Dans la recension qu'il fait en 1905 d'un ouvrage de son maître suisse, le Prof. A. Forel (1848-1931), le directeur de l'asile de Burghölzli de Zurich, dans la revue ARGB, le psychiatre et eugéniste Rüdin cite, visiblement favorable et sans la moindre réserve, la proposition de celui-ci de "supprimer grâce à une narcose charitable", avec l'accord des parents et après un examen médical approfondi, les "nouveaux-nés crétins, idiots, hydrocéphales, microcéphales et autres du même genre". Rüdin ne bronche pas davantage lorsque Forel recommande au personnel psychiatrique infirmier de laisser mourrir les "petits singes qui avec des yeux révulsés répètent comme des automates des prières qu'on leur a appris" afin de se consacrer entièrement à "la mise au monde d'enfants forts et aptes" [Cit. in Weber 1992: 59.].

 

Dans l'édition de 1931 de son manuel d'hygiène raciale, le Prof. Fritz Lenz, le pape de l'eugénisme et titulaire de la seule chaire "d'hygiène raciale" en Allemagne avant 1933 (à l'Université de Munich), prend longuement position sur la question de l'euthanasie. Il y estime que l'euthanasie "n'entre pas en considération comme moyen essentiel de l'hygiène raciale". À ses yeux, l'euthanasie est essentiellement une "question d'humanité", car du point de vue de l'hygiène raciale, les patients concernés par l'euthanasie ne risquent guère de se reproduire et lorsque c'est le cas, une simple stérilisation suffit à les en empêcher. Toutefois, Lenz semble assez favorable à l'euthanasie des nouveaux-nés handicapés du point de vue de l'hygiène raciale. Les parents, en effet, n'étant plus entièrement absorbés par l'éducation d'un seul enfant handicapé, oseraient alors faire autant d'autres enfants sains qu'ils le désireraient au lieu de s'arrêter de crainte de mettre au monde un deuxième handicapé. Ainsi, tout en rejettant l'euthanasie car le "respect de la vie individuelle forme un pilier essentiel de notre ordre social", Lenz laissait théoriquement la porte ouverte à l'euthanasie des enfants en cas de changement du contexte politique [Schmuhl : 38-39.].

 

Une fois la porte ouverte pour l'euthanasie des nourrissons, il n'y avait guère de raison de s'y arrêter. En 1920, le Prof. Gaupp, titulaire de la chaire de psychiatrie à Tübingen, recense favorablement le livre pro-euthanasie de son collègue psychiatre Hoche (Prof. à Fribourg) et dénonce la "fausse humanité" qui protège les vies sans valeur". Cinq ans plus tard, il estime "énorme" la charge imposée à l'Allemagne "par les inférieurs mentaux et moraux de toutes classes" et envisage à nouveau cette solution [Bastian 1981: 75-77; Siemen 1982: 56; ]. En 1923, Haenel, le rapporteur de l'Association de Psychiatrie Légale, juge dans l'Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie que la suppression des "existences sans valeur" ne peut être qu'un "gain" pour la société [Siemen 1982: 56.] . En général, ceux qui viennent au premier rang parmi les adultes à euthanasier sont les criminels [Cf. ARGB 1911: 78, 82.]. En 1928, le Prof. de psychiatrie Weygandt (Hambourg) justifie la peine de mort pour les criminels car elle permet une élimination "radicale" des "éléments les plus nuisibles" du point de vue eugéniste [Van den Bussche et al 1991: 1318.]. En 1931, le Prof. de psychiatrie et neurologie B. Kihn regrettait dans un article sur "L'élimination des inférieurs de la société", publié par l'Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie (la revue dirigée par Bleuler et Bonhoeffer), qu'une "sensibilité un peu trop cultivée" empêcha que l' "annihilation des vies indignes d'être vécues" puisse faire partie des "moyens médicaux d'influencer qualitativement notre peuple" [Siemen 1982: 58; Reform und Gewissen 1985: 93.].

 

Le Prof. Hoche démissiona en 1933 [Le Prof. Hoche démissiona à 68 ans, en avril 1933, pour raison politique, de l'Université de Fribourg (cf. Seidler in Bleker & Jachertz (éd.) 1989: 92). D'après un témoin, le Prof. Hoche aurait réprouvé en 1940 l'euthanasie pratiquée par les nazis et sa famille en aurait été elle-même victime (Klee 1983: 25; Kräuchi, Haug & Graw 1991). ] et Ploetz décéda en 1940, mais la plupart de ceux qui vivaient encore n'en restèrent pas aux mots. Le Prof. Lenz participa en tant qu'expert eugéniste à l'élaboration d'un projet de loi qui prévoyait l'euthanasie: "d'un malade qui, à la suite d'une pathologie mentale incurable, nécessiterait autrement un internement permanent" [Roth 1984: 149, 176.] Le Prof. Rüdin fera la sourde oreille quand quelques psychiatres tenteront de le faire réagir contre l'euthanasie. Au contraire, il collaborera avec les responsables de l'euthanasie pour réfléchir sur "l'avenir de la psychiatrie" et son institut se fournira en "matériaux [humains] de grande valeur" grâce à l'euthanasie des enfants [Le mémorandum fut rédigé par les Prof. Rüdin, de Crinis, C. Schneider, Heinze et Nitsche, cf. Klee 1983: 218-19; Reform und Gewissen 1985: 41-48, Schmuhl 1987: 331, Blasius 1991: 95; Bericht über die Deutsche Forschungsanstalt für Psychiatrie, in Zeitschrift für die gesamte Neurologie und Psychiatrie, 1942/43, 175: 478 & idem 1944, 177: 312. Cit. in Blasius 1991: 99. Accord de Rüdin, cf. Kühl 1995: 203.]. Quand au Prof. Kihn, il s'impliquera directement dans l'opération T4, en tant qu'expert décidant du sort des patients.

 

Euthanasie et eugénisme: les liens personnels.



Des ponts existent donc entre l'eugénisme et l'euthanasie. En effet, si l'on suit la démarche inverse, on observe que, parmi la quinzaine de professeurs et dozent de psychiatrie et neurologie, servant comme experts dans l'opération d'euthanasie T4, la quasi-totalité adhérait, enseignait ou travaillait avant 1940 dans le cadre de l'eugénisme.

Le Prof. Werner Heyde, le premier directeur médical de l'opération T4, enseigne dès 1934, en sus de la psychiatrie, l'eugénisme à l'Université de Würzburg et co-dirige des thèses de doctorat de médecine en hygiène raciale, comme celle du jeune Dr. Endruweit (28 ans) qui officie dans un centre d'euthanasie T4 [ Heyde, dozent en 1932 et Prof. titulaire en 1939; T4 = euthanasie centralisée de 70 000 adultes par le gaz. À cela s'ajoute les autres "opérations". Au procès de Francfort de 1962, Heyde était accusé du meurtre de plus de 100 000 personnes (Klee 1986: 42). Klee 1986: 19-20, 118].. Le successeur de Heyde à la tête de l'opération T4, le Prof. Paul H. Nitsche, un psychiatre clinicien renommé, était déjà membre de la Société d'Hygiène Raciale en 1909 et co-fondateur l'année suivante de la Société d'Hygiène Raciale de Dresde [Klee 1983: 343; Fonds Ploetz, 5. Berichte der Internationalen Gesellschaft für Rassenhygiene. März1910-Februar 1910.; Weindling 1989: 144.]. Membre dirigeant de l'Association d'Hygiène Psychique et réformateur moderne de la psychiatrie asilaire combinée à une prophylaxie eugéniste sous Weimar, il prend la tête de la commission de recensement médico-génétique de la population (à visée eugéniste) au sein de l'Association allemande de psychiatrie en 1933 [Klee 1983: 349.]. Le Prof. Max de Crinis, Prof. à Cologne puis successeur de Bonhoeffer à la chaire de Berlin et à l'hôpital de la Charité, qui supervise, comme éminence grise, l'organisation de l'euthanasie, avait participé à Graz (Autriche) en 1927, à la fondation d'une société eugéniste [Lifton 1986: 120-21; Jasper 1991. La "Ligue de Travail pour la Généalogie Autrichienne". La branche locale de cette Ligue fusionne rapidement avec la Société eugéniste de Graz et, à l'échelle nationale, s'intègre à la "Ligue Allemande de Régénérescence du Peuple et de Génétique" (une société eugéniste concurrente de la Société d'Hygiène Raciale et qui fusionna avec celle-ci en 1931). Cf. Grenzfeste 1985: 74. ].

À l'Université de Bonn, le Prof. Kurt Pohlisch (1893-1955), titulaire de la chaire, dirige, en sus de la clinique, "l'Institut Rhénan de Recherche Génétique en Psychiatrie et Neurologie", ayant pour objectif de recherche affiché de servir la politique eugéniste. Outre la présidence de la Société d'Hygiène Raciale locale, Le Prof. Pohlisch représente, avec le Prof. Rüdin, les psychiatres eugénistes allemands au sein de la Fédération Internationale des Organisations Eugénistes [Weingart-Kroll-Bayertz 1988: 443; Kühl 1995: 201.]. Pohlisch est secondé depuis 1936 par Friedrich Panse (1899-1973), dozent en psychiatrie et neurologie et officiellement "chargé de cours en hygiène raciale" à la faculté de 1937 à 1945 pour les étudiants en médecine. Dès 1924, dans sa thèse de doctorat sur la psychose maniaco-dépressive, Panse souligne la "nécessité de recherches biogénétiques". Sur les 60 articles psychiatriques qu'il publie entre 1924 et 1945, un quart porte sur des questions de psychiatrie génétique ou d'eugénisme, telles que l'étude statistique du taux de tares génétiques dans la population allemande ou les déterminants génétiques de pathologies neurologiques (comme la Chorée de Hutington). En 1942, Panse est nommé Prof. extraordinaire en "psychiatrie, neurologie et hygiène raciale". Expert T4 comme Pohlisch, il siège depuis 1935 avec Pohlisch dans les cours d'appel de santé héréditaire (EGOG) de Berlin et Cologne, où sont tranché les jugements contestés des Tribunaux de Santé Héréditaire (EGG) décidant des stérilisations [ BDC, dossier Panse.].

Werner Villinger (1887-1961), Prof. titulaire de psychiatrie et neurologie et directeur de la clinique neurologique universitaire de Breslau, sert, depuis 1937, comme expert dans un Tribunal de Santé Héréditaire (EEG & EGOG), et en 1941, comme expert T4. Pédo-psychiatre éminent, il s'interroge sur "l'entretien des enfants de moindre valeur biologique" et se penche sur la stérilisation des enfants de l'assistance publique et les jeunes psychopathes "difficiles à éduquer". Formé par des psychiatres eugénistes, les Prof. Gaupp et Weygandt, Villinger commence à publier sur la "biologie criminelle" (les origines génétiques de la criminalité et les moyens médicaux de l'éradiquer) en 1929. De 1941 à 1945, il organise à l'université, avec deux autres professeurs de médecine, un séminaire d'hygiène raciale pour les étudiants en médecine et sert d'examinateur pour la discipline "hygiène raciale" [En 1941, le Prof. Villinger, "chrétien positif" jugé parfois trop "clérical" par ses confrères nazis, autorise un chercheur de l'université de Breslau travaillant sur l'hépatite à pratiquer des expériences humaine sur les patients "organiquement sains" de sa clinique neurologique. Cf. Schäfer in Bis endlich … 1991: 210, 218-19.].

À Graz (Autriche), Hans Bertha, dozent de psychiatrie et neurologie, se charge du cours obligatoire "la génétique humaine comme fondements de l'hygiène raciale" pour les étudiants en médecine de 1938 à 1941 et siège dans l'EGG avant de participer à l'action T4 [ BDC, dossier Bertha; Klee 1986: 164, 319; Grenzfeste 1985: 77.]. Après le départ de Bertha pour Vienne où il dirigera finalement l'asile Wagner von Jauregg, le Prof. Otto Reisch, prend la relève du cours d'hygiène raciale. Autre expert de l'EGG et de T4, Reisch avait perdu en 1934 la direction de la clinique neurologique universitaire d'Innsbruck en raison de son engagement nazi et avait émigré en Allemagne à l'institut de Rüdin - haut lieu de la psychiatrie génétique et eugéniste [BDC, dossier Reisch; Grenzfeste 1985: 77.]. Le Prof. Carl Schneider **[À ne pas confondre avec Kurt Schneider, son successeur à la même chaire après 1945, directeur d'un département de l'Institut de Rüdin, qui n'a pas appartenu au NSDAP ni travaillé pour l'euthanasie. Pour plus de détail sur Carl Schneider, voir l'article de Hoffmann & B. Laufs dans le même dossier d'Informations Psychiatrique.] , titulaire de la chaire à Heidelberg, avait aussi travaillé un an à l'Institut Allemand de Recherche Psychiatrique de Rüdin. Partisan du mouvement de réforme de la psychiatrie sous Weimar, il rédige en 1930, avec Nitsche, un catalogue pour l'hygiène psychique d'orientation eugéniste . En 1933, il vante les mérites de la loi de stérilisation [Lifton 1986: 122; Bastian 1981: 79-80; Klee 1983: 40; Il lance à Heidelberg un important programme de recherche psychiatrique (15 millions de marks sur 15 ans) directement lié à l'euthanasie où il fait euthanasier les patients dès qu'il a besoin de disséquer leur cerveau (cf.Reform und Gewissen 1985: 51-63). Il se fait également envoyer de "'beaux' idiots" depuis l'Institut d'anatomie du notoire Prof. Hirt à Strasbourg (cf. Klee 1983: 398)]..

Nos informations sur les autres experts sont plus minces mais tout indique qu'ils adhéraient à l'eugénisme. Le pédo-psychiatre Hans Heinze (1896-1983), directeur de l'asile de Brandenburg-Görden et dozent de neurologie et psychiatrie à Université de Berlin, à la fois expert de T4 et superviseur de l'euthanasie des enfants, était considéré par Rüdin comme le "représentant de conceptions en hygiène raciale conscientes du but à atteindre" [ Klee 1986: 136-39, 171.]. Berthold Kihn, Prof. titulaire à Iéna, milite pour l'eugénisme en 1932. Friedrich Mauz, Prof. titulaire à l'université de Königsberg, se concentrait sur des questions de psychiatrie génétique, comme la disposition héréditaire à l'épilepsie, dans les années 1930 et devait vraisemblablement partager les idées eugénistes liées à l'époque à ce type de recherche. Il serait étonnant que le Prof. Erich Straub (Kiel), un "nazi furieux" qui se suicida avant Hitler, ne fut pas également partisan de l'eugénisme avant 1940, ce qui ferait un total de 100% de psychiatres eugénistes parmi les professeurs experts de l'opération T4.

Toutefois on constate immédiatement qu'il s'agit d'une condition nécessaire mais non suffisante. Comme nous l'avons déjà observé, on aurait aucun mal à trouver des psychiatres eugénistes qui s'y soit opposé. La majorité des eugénistes, en Allemagne avant 1933 et dans les autres pays après 1933, n'a jamais évolué jusqu'à l'euthanasie. Des pays démocratiques comme la Suède ou les États-Unis, qui avaient mis en place des lois de stérilisation eugénique, n'en sont jamais arrivés à l'euthanasie étatique. D'où l'importance du contexte allemand de 1939 à 1945. En même temps, comme le montre encore une fois le cas de l'eugéniste français A. Carrel - désireux de soulager la société du "poids énorme" des "déficients et des criminels" en euthanasiant les derniers [ A. Carrel, L'Homme cet inconnu, Plon, 1935 (livre de poche): 434-36. ]- il existe des liens indéniables entre la logique eugéniste et la logique de l'euthanasie au nom de l'intérêt collectif. Il convient donc de déterminer ces liens souterrains aussi bien que les éléments déterminants du contexte allemand.

 

Les liens conceptuels entre l'eugénisme et l'euthanasie



Les liens entre eugénisme et euthanasie étatique tiennent à la proximité de leur matrices idéologiques respectives. Le cadre conceptuel de l'euthanasie au nom de l'intérêt collectif partage quatre éléments essentiels avec l'eugénisme.

Culte de la santé collective et sacrifice de l'individu:. Dans l'eugénisme comme dans l'euthanasie étatique, les interventions du pouvoir médical dans les droits les plus intimes des individus suppose l'existence d'une légitimité supérieure au simple bien-être des patients concernés. La valeur essentielle n'est plus l'individu malade qu'il faut aider mais la santé collective [Bastian 1981: 74.] . Le traitement passe par l'éradication médicale - la stérilisation ou l'extermination - des "cellules malades" de l'organisme du Peuple, le Volkskörper. Le neurologue Viktor von Weizsäcker ** [De l'éminente famille de scientifiques et d'hommes politiques, dont est issu l'actuel président de la RFA.] , à l'Université d'Heidelberg, expliquait au sujet de la "politique d'élimination de l'État" (Vernichtungspolitik) portant sur "l'élimination des vies sans valeur ou des capacités de fécondation sans valeur" que les médecins devaient "prendre part de façon responsable au sacrifice de l'individu pour la collectivité" [Klee 1985: 60-61.].

Comptabilité de la vie humaine et logique de l'efficacité nationale: Dans Le Droit à la mort (1895), Jost commença à calculer la valeur d'une vie humaine en terme de coût et de profit, révélant que certains individus pouvaient avoir, pour eux-mêmes et la société, une valeur de vie "nulle" voire "négative". Dans la logique de l'eugénisme, comme l'a montré l'historienne Sheila Weiss, il s'agit de maximiser l'efficacité nationale, en améliorant le "capital humain" bio-médical de la nation et en éradiquant préventivement les individus médicalement ou socialement onéreux [Weiss 1987.]. On retrouve le même schéma chez les avocats de l'euthanasie étatique. Chez le Prof. Hoche, la situation de l'Allemagne exige la "plus grande productivité de tous": il n'y a "plus de place pour les moitiés, les quarts et les huitièmes d'aptitude au travail" [Cit. in Schmuhl 1987: 117]. Dans les deux cas, l'État agit plus au nom de l'intérêt de la société (du moins ce qu'il considère tel) qu'au nom de l'individu concerné. L'État peut ainsi estimer qu'un individu socialement "inutile" voire "nuisible" et qui coûte cher à la société, par les soins permanent et l'encadrement qu'il exige, doit être "euthanasié". Dans cette médecine du rendement, de la rentabilité, de la productivité (Leistungsmedizin), poussée jusqu'au bout, les technocrates médicaux font froidement le tri entre les patients d'après un calcul économique. Le président de l'Office de la Santé du Reich, le Prof. H. Reiter l'affirme sans ambages: "nous ne séparons pas les concepts 'sains' et 'productif' mais les comprenons comme quelque chose de tout à fait identique, aussi nous nions la 'santé' quand la productivité n'est pas présente" [Cit. par C. Vanja & M. Vogt in Euthanasie in Hadamar 1991: 19.].

Une éthique naturaliste fondée sur le darwinisme: L'éthique des eugénistes radicaux, des partisans de l'euthanasie étatique et des nazis (comme Hitler dans Mein Kampf), est une éthique "naturaliste". Les actions humaines doivent s'inspirer des "lois de la Nature" et toute transgression de ces lois se paye. En l'occurence, la Nature exposée par les darwinistes progresse en laissant périr, sans descendance, tous les individus "faibles" et "ratés": ils représentent les "variations inférieures" de l'espèce. En l'absence de médecine moderne, la Nature répare ainsi d'elle-même ses "erreurs" grâce à la "sélection naturelle". Dans l'eugénisme comme dans l'euthanasie étatique, la médecine ne fait ainsi que corriger ses propres "effets pervers". Comme le signala Bormann à un psychiatre nazi qui protestait contre l'euthanasie, deux pôles éthiques s'opposaient absolument: la vision chrétienne pour laquelle on doit maintenir en vie "même les créatures les moins dignes de vivre" et la conception nazie pour qui la conservation de tels individus "va totalement à l'encontre de la nature" [Cit. in Lifton 1986: 89]..

Déterminisme biologique: La psychiatrie allemande s'est rapidement soumise au paradigme biologique. W. Griesinger (1817-1868) inaugure une tradition pour laquelle les maladies de l'esprit sont des maladies du cerveau ("Geisteskrankheiten sind Gehirnkrankheiten") [Bastian 1981: 16, 22.]. Ce postulat cérébraliste devient le paradigme majeur de la psychiatrie académique allemande à partir des années 1880 [Bastian 1981: 17, 26.]. Il s'ensuit que l'homme n'est plus le sujet libre et décisionnaire des philosophes libéraux mais l'objet de sa biologie cérébrale. Prisonnier de sa "nature" biologique, il peut difficilement échapper à sa condition de "fou", de "psychopathe sexuel", de "criminel" ou "d'asocial". Des psychiatres-généticiens, comme J. Lange, concluent dans les années 1920 au "Crime comme destin" (biologique) [J. Lange, Verbrechen als Schicksal. Studien an kriminellen Zwillingen, 1929. Lange travaillait à l'Institut Allemand de Recherche Psychiatrique (l'institut de Rüdin), avant d'être nommé à la chaire de psychiatrie de Breslau en 1931.]. Ce déterminisme biologique ne laisse pas d'autre choix aux hygiénistes qui veulent éradiquer ces maux de la société, que d'éliminer les porteurs de telles prédispositions ** [En 1933-45, les psychiatres sélectionneront aussi dans les prisons allemandes les criminels à stériliser ou à euthanasier.] .

Du point de vue de ces quatre éléments, on peut donc considérer que la conversion de la psychiatrie à l'eugénisme, avec sa critique de la médecine "individualiste" et de l'assistance sociale aux "inférieurs", a préparé les mentalités à l'euthanasie étatique - du moins chez les psychiatres que n'inhibaient pas des considérations religieuses ou humanitaires. La "suppression des existences indignes d'être vécues" apparaît alors comme une forme extrême et radicalisée de l'eugénisme négatif dans un contexte politique où tout ce qui semble bénéfique pour la collectivité nationale est autorisé. Pour le Prof. Pohlisch, en 1941, le problème est simple: "Que vise l'eugénisme à la fin? Que notre peuple possède autant d'hommes de valeur que possible et aussi peu d'hommes inférieurs que possible" [Cit. in Bastian 1981: 115.] . Or les eugénistes allemands sont conscients que la stérilisation n'apporte une solution que lente et incomplète. Ils connaissent la critique selon laquelle il faudra cinq siècles pour réduire de 1% à 0,1% l'apparition d'une maladie génétique récessive dans une population en stérilisant les seuls malades homozygotes [ Cf. Kevles, In the Name of Eugenics, Berkeley, Univ. Cal. Press, 1985: 165. Cette critique a été formulée par le généticien anglais Punett en 1917 (avec la réponse eugéniste de R. A. Fischer en 1924) et explication dans Jacquard, Éloge de la différence, 1978: 31-46. Ces calculs s'appuient sur une loi de génétique des populations établie par W. Weinberg, statisticien médical renommé et … fondateur de la Société d'Hygiène Raciale de Stuttgart! ]. Le Prof. C. Schneider estime que cela prendra "encore des siècles" avant que l'on ne réduise le nombre de psychoses dans la population au taux correspondant au "taux de mutation des psychoses dans une population totalement saine sur le plan de l'hérédité psychique" [Reform und Gewissen 1985: 54.]. Le Prof. Nitsche prévoit, grâce à la stérilisation, une réduction du nombre d'internés en asiles de seulement 20% dans les deux premières générations (30-60 ans) [ Schmuhl 1987: 269.]. L'euthanasie vient donc remédier à la lenteur de la stérilisation - solution à très long terme. À court terme, plutôt que d'attendre encore 30 ans ou davantage la mort naturelle des "inférieurs" stérilisés, leur élimination immédiate permet à l'État de réaliser des économies substancielles.

 

Matérialisme cérébral et deshumanisation:



La seule barrière, le dernier obstacle qui empêche alors de franchir le pas de l'euthanasie reste l'éthique "humaniste" ou judéo-chrétienne. Les psychiatres eugénistes qui résisteront, comme Bonhoeffer et Ewald, conserveront généralement un tel noyau éthique, malgré une éventuelle conversion politique au nazisme. Deux logiques s'affrontent en effet à ce sujet en Occident: d'une part un "matérialisme biologique", qui s'affirme très rapidement au XIXe siècle comme une "conception du monde" en opposition ouverte avec les Églises chrétiennes et la tradition biblique. [En Allemagne, avec Vogt, Büchner et Haeckel. Cf. J. Sandmann, Der Bruch mit der humanitären Tradition. Die Biologisierung der Ethik bei Haeckel und anderen Darwinisten seiner Zeit, Stuttgart, Gustav Fischer, 1990.] , de l'autre un "humanisme" essentialiste et judéo-chrétien. Pour les "humanistes" essentialistes [Nous mettons "humanisme" entre guillemets car du point de vue de l'humanisme au sens philosophique du terme, centré sur l'épanouissement de l'humanité et pour lequel il n'y a pas de valeur supérieures à l'être humain, il n'y a pas de raison absolue d'interdire l'euthanasie au sens de "aide à la mort" (individuelle) ni la stérilisation, si celle-ci est volontaire ou faite dans l'esprit d'éviter une souffrance future. D'ailleurs les humanistes de la Renaissance, comme Thomas More ou Erasme, envisageaient l'euthanasie individuelle et même (pour les syphilitiques) dans l'intérêt collectif. (Luther pensait lui qu'il valait mieux noyer les enfants monstrueux à la naissance). Cf. Winau 1974: 231-32. Les "humanistes" dont nous parlons ici sont en fait des spiritualistes pour lesquels la qualité d'humanité n'est pas réductible à la matière et impliquerait donc l'existence d'une conscience indépendante du développement du cerveau et d'un impératif éthique transcendant les morales contingentes.] , l'humanité, la dignité et le droit à la vie d'un individu est totalement indépendant de l'état de son cerveau, il est inconditionnel. Un handicapé mental ou un aliéné incurable reste un être humain méritant le même respect que tout autre être humain. Au contraire, pour les "matérialistes biologistes", l'état d'humanité est déterminé, dans l'échelle de l'évolution biologique, par un certain nombre de conditions cérébrales et neuro-cognitive. Si l'essence humaine n'est pas une donnée transcendante par rapport à la matière biologique mais en découle, alors un moindre développement cérébral (ou une déficience pathologique grave du fonctionnement cérébral) implique un moindre degré d'humanité. En-deça d'un certain niveau évolutif, la qualité d'humanité s'estompe et disparaît. Il n'y a plus qu'une "écorce humaine vide" sans humanité.

En psychiatrie, ce matérialisme cérébral entraîne une infériorisation des patients. Les handicapés mentaux ne sont pas des "hommes" au sens plein du terme mais des "inférieurs" (Minderwertigen) [Par ex., le Prof. Bumke, qui ne sera jamais un hygiéniste racial radical, parle tout naturellement de "l'infériorité psychique des patients". Cf. Bastian 1981: 82.] . Dans les cas les plus graves, la deshumanisation des "inférieurs" peut être totale. Pour des psychiatres comme le Prof. Kloos, "les enfants en bas âge profondément arriérés sont scientifiquement comparables à des singes" [Reform und Gewissen 1985: 96.]. Le Prof. Catel, pédiatre renommé, considère qu'il s'agit "d'êtres ayant forme humaine, qui se trouvent à un niveau inférieur à celui d'un animal domestique" et parle même au sujet d'handicapés mentaux graves "d'une massa carnis (masse de viande) qui n'atteindra jamais le niveau d'un homme mais demeurera à celui d'un être de réflexe sans conscience" [Cit. in Reform und Gewissen 1985: 113.]. Avec cette deshumanisation radicale, réduisant l'handicapé grave à une "masse de viande", nous sommes à l'extrême opposé de l'humanisme essentialiste judéo-chrétien qui voit en tout individu le même niveau d'humanité quelque soit l'état de son cerveau. Il est clair que dans une telle optique, le meurtre d'un handicapé n'est pas plus répréhensible que de tuer un chimpanzé.

Au-delà de ces prémisses conceptuelles, le passage de la psychiatrie allemande à l'euthanasie fut déterminé par un triple contexte allemand des années 1939-1945: contexte politique, contexte budgétaire et contexte de guerre.

Les psychiatres et biologistes au pouvoir


Le IIIe Reich fournit l'expérience historique intéressante illustrant ce qui se passe si l'on confie le pouvoir aux médecins, psychiatres, généticiens et biologistes rêvant d'une utopie biologique. Dans le système totalitaire nazi, il n'y a pas de contre-pouvoir, en particulier judiciaire, face à la caste médicale et scientifique désionnaire. Vis-à-vis des êtres humains dont ils ont la charge, ils peuvent faire à peu près ce qu'ils veulent, dans le cadre de règles qu'ils ont eux-mêmes édictées. Leurs collègues psychiatres et généticiens aux États-Unis ou Carrel en France, peuvent bien raconter ce qu'ils veulent, leur pouvoir est comparativement très limité.

69% de médecins "soldats du Führer"
Si la psychiatrie allemande ne peut se disculper à trop bon compte en imputant toutes les fautes au contexte politique, celui-ci n'en joue pas moins un rôle important. Le nazisme a radicalisé l'eugénisme. Or, les médecins furent, si l'on en croit l'historien M. Kater, le "groupe professionel le plus fortement nazifié dans l'Allemagne de Hitler". Un médecin homme sur deux (50%) de la période 1925-1945 était inscrit au NSDAP. Si l'on compte en plus la SA, la SS et la Ligue des médecins nazis, 69 %, soit plus des deux tiers des médecins, selon M. Kater,étaient membres d'au moins une de ces quatre organisations nazies [Cf. Kater 1989.]. Dans les universités, le taux d'adhésion au NSDAP des professeurs de la faculté de médecine dépasse souvent les 80% [ Par exemple, à la Faculté de médecine de Hambourg, on atteint 81% de taux global d'adhésion au NSDAP et 93% chez les professeurs les plus jeunes, les Privatdozent (cf. van den Bussche et al 1991: 1294-95).] . Les psychiatres et experts de T4 n'échappent pas à la règle. Cet engagement politique a joué un rôle déterminant pour le passage à l'acte de nombreux médecins, en particulier chez les plus jeunes, idéalistes et fanatisés. Pour reprendre les termes de l'époque, ces médecins nationaux-socialistes se concevaient comme "les soldats politiques de notre conception du monde et de notre Führer" et ils faisaient la guerre aux "inférieurs biologiques" [Cit. par Chroust in Euthanasie in Hadamar 1991: 124.].

Contexte bugétaire: À cause de la crise économique de 1929, l'Allemagne de Weimar connaît déjà une réduction drastique des dépenses pour les handicapés et malades mentaux [Siemen 1991: 194. ]. Les nazis, arrivés au pouvoir, poursuivirent délibéremment les réductions budgétaires pour inciter les directeurs d'asile à opérer un tri parmi les patients. Dans le cadre d'une modernisation de la psychiatrie allemande initiée sous Weimar et poursuivie sous le nazisme, les responsables devaient concentrer tous les moyens thérapeutiques les plus modernes (électrochocs, etc.) sur les patients présentant un espoir de guérison pour accélérer leur sortie et euthanasier les incurables improductifs, afin de réaliser des économies [Dans les petites unités hospitalières modernisées, comme la clinique de Hambourg, dotée d'appareils à électrochocs (qui représente alors le sommet de la modernité thérapeutique en psychiatrie), le ratio de médecin par lit passe de 1/120 à 1/25 et la durée des séjours descend de 4 mois à 2 mois. Cf. Ebbinghaus et al 1984: 136-40; Siemen 1982: 160; Schmuhl 1987: 148-49, 267; van den Bussche et al 1991: 1339; Pour les liens entre modernisation de la psychiatrie allemande et euthanasie, cf. Reform und Gewissen 1985; Siemen in Frei (éd.) 1991.].

Guerre, Paix et eugénisme: En situation de rationnement lié à la guerre, les malades incurables et autre "bouches inutiles" sont généralement les derniers servis. Déjà pendant la Guerre de 1914-18, un tiers des internés des asiles allemands meurt de faim à cause d'un rationnement alimentaire organisé à leur détriment [Pendant la 1ère Guerre Mondiale, il y eut 53 000 morts pour la Prusse et la Saxe, cf. Siemen 1982: 32; pour la France, l'article de M. Laffont.]. Ensuite, psychologiquement, la Première guerre mondiale, avec ses millions de morts et la semi-guerre civile qui lui fit suite, altéra le sens de la valeur absolue de la vie d'un individu et "brutalisa" les médecins de droite enrôlés dans les corps-francs. Comme l'exprimait un contemporain: "notre rapport à la vie est devenu tout autre dans ces terribles dernières années. La mort a tellement fauché autour de nous, que le fait de trépasser ne nous paraît plus aussi épouvantable et la vie individuelle ne semble plus aussi intangible" [ Burkhardt 1981: 51.].

Enfin, il y a dans le cadre d'une pensée eugéniste, un lien direct entre la guerre et l'euthanasie. Ce n'est pas un hasard si Hitler qui envisageait l'euthanasie en 1935 a attendu la guerre pour passer à l'action et s'il a daté retrospectivement son autorisation d'euthanasier, rédigée en octobre, au 1er septembre 1939, date d'entrée en guerre de l'Allemagne. Non seulement, les asiles devaient être "vidés" des "inférieurs" pour être transformés en hôpitaux militaires, mais pour les eugénistes, la guerre est une des situations les plus "dysgéniques" qui soient. Elle fait tomber les "meilleurs" sur le champ de bataille - ceux de "bonne race" (Nordique), jeunes, en bonne santé et vigoureux, retenus par la conscription et n'ayant pas cherché à lui échapper, avant souvent qu'ils n'aient eu le temps de se reproduire, tandis qu'elle épargne les "inférieurs" physiques et mentaux de toute sorte qui, eux, peuvent continuer à se reproduire à l'arrière du front. Cette "sélection sociale négative" constitue le plus grand danger de la guerre pour les eugénistes, d'où souvent leur pacifisme biologiquement motivé (Ploetz avait été proposé en 1936 comme Prix Nobel de la Paix par les eugénistes norvégiens et suédois [Becker 1988: 118-19; Kühl 1995: 197-99.]. Dans le cadre d'une pensée eugéniste, si la guerre ne peut être évitée, alors ce gâchis de "bon sang" sur les champs de bataille doit être "équilibré" par "l'augmentation du quota d'élimination" des "inférieurs" réfugiés à l'arrière [Ploetz en 1936, cité in Kühl 1995: 202].:

Le Prof. Hoche fut particulièrement marqué par la guerre: "Quand on pense en même temps à ces champs de bataille couverts de milliers de jeunes hommes morts (…) et tous les soins qu'apportent nos asiles pour retardés mentaux à leurs occupants vivants - alors on est profondément bouleversé par cette incohérence criante entre le sacrifice à grande échelle du sang le plus précieux de l'humanité d'une part et les soins les plus attentifs apportés à des existences non seulement d'une valeur absolument nulle mais que l'on doit même estimer négative" [Schmuhl 1987: 117.]. Cette idée reviendra souvent vingt ans plus tard dans la bouche des nazis partisans de l'euthanasie. Le Dr. Pfannmüller, expert T4 et directeur de l'asile d'Eglfing-Haar où il euthanasiait lui-même les enfants handicapés en les faisant mourrir de faim, répétait la même idée: "pour moi l'idée que la fleur de la meilleure jeunesse doive laisser sa vie au front afin que des asociaux abrutis et des anti-sociaux irresponsables vivent en sûreté dans leurs asiles est insoutenable".

 

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