LA LOI NATURELLE


 

Par CYRILLE D'AUBIGNY
Source : Centre de Formation à l'Action Civique et Culturelle selon le Droit Naturel et Chrétien

 

La mise en œuvre d'une action politique (mais aussi sociale, morale,...) en vue du Bien Commun suppose la connaissance et le respect de l'ordre naturel et de la loi naturelle. Or, ces notions sont méconnues, voire décriées à notre époque. Il apparaît donc nécessaire de rappeler régulièrement de quoi il s'agit, comme l'Eglise Catholique vient de le faire dans son catéchisme (notamment dans la partie consacrée à la morale).

De plus, au moment où les esprits sont troublés par la contestation incessante de toute vérité, il est indispensable, dans le cadre de notre travail de reconquête culturelle, d'être en mesure de réaffirmer les vérités de bon sens qui concernent l'ordre naturel : elles permettent aux hommes de savoir où ils en sont, et de voir où ils doivent aller et comment, pour leur bien et dans leur intérêt bien compris.

 

L'ORDRE NATUREL, LA LOI NATURELLE ET LE DROIT NATUREL

Commençons par quelques définitions très simples.

L'ordre naturel est l'ordre des choses de la Création. Par "naturel", il ne faut pas entendre tout ce qui existe dans la nature (ou dans la réalité sociale), mais tout ce qui est conforme à la nature des choses, et en particulier à la nature de l'homme. Ainsi, la naissance d'un veau à cinq pattes n'est pas conforme à l'ordre des choses, ni même conçue comme naturelle : il s'agit d'une monstruosité - reconnue comme telle par les scientifiques comme par le sens commun - qui est en contradiction avec l'ordre naturel. D'ailleurs, certaines malformations congénitales peuvent être tellement contraires à l'ordre naturel, que les bébés qui en sont atteints, meurent très rapidement après leur naissance.

La loi naturelle est la loi morale (naturelle) que l'homme tire des exigences de sa nature et de la nature des choses en général :

"...La loi naturelle exprime le sens moral originel qui permet à l'homme de discerner par la raison ce que sont le bien et le mal, la vérité et le mensonge :

La loi naturelle est écrite et gravée dans l'âme de tous et de chacun des hommes parce qu'elle est la raison humaine ordonnant de bien faire et interdisant de pécher..." (1).

Rappelons que la loi est un commandement de la raison, en vue du bien commun, promulgué par une autorité légitime. Une loi tire donc son autorité de celui qui l'édicte : la loi naturelle s'impose donc à l'homme parce que l'autorité qui en est la source est Dieu (Dieu est l'auteur de la loi naturelle, ce que la Révélation confirme de manière éclatante, puisque Dieu rappelle et promulgue sa loi explicitement dans le Décalogue).

Du fait du refus de Dieu et de la méconnaissance de la loi éternelle, les comités d'éthique (étatiques) sont incapables de s'accorder sur des normes communes : au nom de quoi le feraient-ils ?

Au contraire, ayant reçu de Dieu la charge du salut des âmes, l'Eglise a aussi en charge la vie morale : elle a donc le droit - et elle le revendique - de préciser la loi naturelle. L'autorité enseignante doit bien sûr s'entourer des garanties nécessaires, mais bénéficie aussi des grâces de l'Esprit-Saint :

"Jésus-Christ, en communiquant à Pierre et aux apôtres sa divine autorité, et en les envoyant enseigner ses commandements à toutes les nations, les constituait gardiens et interprètes authentiques de toute la loi morale : non seulement de la loi évangélique, mais encore de la loi naturelle, expression elle aussi de la volonté de Dieu, et dont l'observation fidèle est également nécessaire au salut" (2).

C'est ce que Léon XIII rappelait aussi dans "Libertas Praestantissimum" (par. 13) :

"La loi naturelle, expression de la raison éternelle du Créateur.

Telle est, à la tête de toutes [les lois], la loi naturelle qui est écrite et gravée dans le coeur de chaque homme, lui ordonnant de faire le bien et lui interdisant de pécher. Mais cette prescription de la raison humaine ne saurait avoir force de loi, si elle n'était l'organe et l'interprète d'une raison plus haute à laquelle notre esprit et notre liberté doivent obéissance. Le rôle de la loi étant, en effet, d'imposer des devoirs et d'attribuer des droits, elle repose tout entière sur l'autorité, c'est-à-dire sur un pouvoir véritablement capable d'établir ces devoirs et de définir ces droits, capable aussi de sanctionner ses ordres par des peines et des récompenses : toutes choses qui ne pourraient évidemment exister dans l'homme, s'il ne se donnait à lui-même en législateur suprême la règle de ses propres actes. Il suit donc de là que la loi naturelle n'est autre chose que la loi éternelle, gravée chez les êtres doués de raison et les inclinant vers l'acte et la fin qui leur conviennent, et celle-ci n'est elle-même que la raison éternelle du Dieu créateur et modérateur du monde".

La loi naturelle fonde le droit naturel (expression juridique de la loi naturelle).

Comme l'explique Michel Villey, selon Aristote et Saint Thomas d'Aquin, le droit naturel "doit être tiré de la nature, de l'observation de la nature et pas du tout de la raison, pas même de la nature de l'homme, considéré isolément, d'une définition abstraite de l'essence de l'individu (...) le droit doit être tiré de l'observation de toute la nature, et je dirai précisément de la nature des choses (...) les choses de l'univers social, les institutions sociales, les formes d'états ou de cités, (...) les choses dans leur diversité : Aristote sait (...) que le même régime ne convient pas en Grèce et dans les pays orientaux. Les choses dans leur mobilité, Aristote sait qu'elles sont oeuvre humaine historique, et que l'homme étant libre ne cesse de créer des situations nouvelles".

De même, le droit n'est pas "un ensemble de règles expresses", mais le juste, "une valeur à poursuivre inlassablement, la solution juste que nous cherchons, et que nous ne savons pas d'avance" (3).

Par rapport à la conception classique du droit naturel, Léo Strauss explique : "le changement fondamental (...) se manifeste dans la substitution des droits de l'homme à la loi naturelle : la loi qui prescrit des devoirs a été remplacée par des droits et l'homme a remplacé la nature. Les droits de l'homme sont l'équivalent moral de l'ego cogitans (i.e. l'homme raisonnable). L'ego cogitans s'est entièrement émancipé de la "tutelle de la nature", et finalement il refuse d'obéir à toute loi qu'il n'ait engendrée en totalité, ou de se dévouer à toute valeur dont il ne soit pas certain d'être le créateur" (4).

"L'homme a remplacé la nature comme source du droit. Rompant avec l'idée d'un droit naturel fondée sur une loi qui est celle-là même de l'ordre du monde et prescrit à chacun ce qu'il doit être, les modernes vont se référer à un droit naturel dans la nature de l'homme imposant à toute réalité sa loi. L'homme moderne se concevra comme la seule source des valeurs, ce pourquoi le droit des modernes sera un droit subjectif, enraciné dans l'idée que le sujet humain se fait de lui-même, et non plus dans l'objectivité d'un ordre cosmique" (5) (i.e. l'ordre des choses).

A ce stade, il faut rappeler que le droit positif est constitué par l'ensemble des interventions de l'homme pour interpréter, préciser, achever, voire corriger les commencements de justice et de droit que l'homme s'efforce de lire dans la nature.

Le droit positif a donc pour but d'inscrire le droit naturel dans les textes juridiques. Sous peine d'être illégitime, il ne peut le contredire (6).

C'est encore ce que rappelle Léon XIII dans "Libertas praestantissimum" (7) :

"... ce que la raison et la loi naturelle font pour les individus, la loi humaine promulguée pour le bien commun des citoyens l'accomplit pour les hommes vivant en société. Mais, parmi les lois humaines, il en est qui ont pour objet ce qui est bon ou mauvais naturellement, ajoutant à la prescription de pratiquer l'un et d'éviter l'autre par une sanction convenable. De tels commandements ne tirent aucunememt leur origine de la société des hommes; car, de même que ce n'est pas la société qui a créé la nature humaine, ce n'est pas elle qui fait que le bien soit en harmonie et le mal en désaccord avec cette nature; mais tout cela est antérieur à la société elle-même et doit absolument être rattaché à la loi naturelle, et partant à la loi éternelle. (...) Dans ce genre de lois, l'office du législateur civil se borne à obtenir, au moyen d'une discipline commune, l'obéissance des citoyens, en punissant les méchants et les vicieux, dans le but de les détourner du mal et de les ramener au bien, ou du moins de les empêcher de blesser la société et de lui être nuisibles".

"Quant aux autres prescriptions de la puissance civile, elles ne procèdent pas immédiatement et de plain-pied du droit naturel; elles en sont des conséquences plus éloignées et indirectes et ont pour but de préciser les points divers sur lesquels la nature ne s'était prononcée que d'une manière vague et générale. (...) Ces règles particulières de conduite, créées par une raison prudente et intimées par un pouvoir légitime, constituent ce que l'on appelle proprement une loi humaine" (8).

Il résulte donc de l'enseignement de l'Eglise que le pouvoir politique est lui aussi tenu à respecter la loi naturelle : c'est une condition de sa légitimité, comme le rappelle aussi Léon XIII :

"...Ordonner et exiger l'obéissance aux commandements n'est un droit de la puissance humaine qu'autant qu'elle n'est pas en désaccord avec la puissance divine et qu'elle se renferme dans les limites que Dieu lui a marquées. Or, quand elle donne un ordre qui est ouvertement en désaccord avec la volonté divine, elle s'écarte alors loin de ces limites et se met du même coup en conflit avec l'autorité divine : il est donc juste alors de ne pas obéir" (9).

Ce que les paragraphes 1901 et 1902 du "Catéchisme de l'Eglise Catholique" énoncent ainsi :

"La diversité des régimes politiques est moralement admissible, pourvu qu'ils concourrent au bien légitime de la communauté qui les adopte.

Les régimes dont la nature est contraire à la loi naturelle, à l'ordre public et aux droits fondamentaux des personnes, ne peuvent réaliser le bien commun des nations auxquelles ils se sont imposés.

L'autorité ne tire pas d'elle-même sa légitimité morale. Elle ne doit pas se comporter de manière despotique, mais agir pour le bien commun comme "une force morale fondée sur la liberté et le sens de la responsabilité" (GS 74, par 2).

La législation humaine ne revêt le caractère de loi qu'autant qu'elle se conforme à la juste raison, d'où il apparaît qu'elle tient sa vigueur de la loi éternelle. Dans la mesure où elle s'écarterait de la raison, il faudrait la déclarer injuste, car elle ne vérifierait pas la notion de loi; elle serait plutôt une forme de violence" (Saint Thomas. 1-2, 93,3, ad 2)".

Ce que l'antiquité grecque admettait déjà, ainsi qu'en témoignent les propos que Sophocle prête à Antigone, qui avait bravé l'interdit du roi Créon de ne pas donner de sépulture à Polynice : "Je n'ai pas pensé que des décrets avaient un tel pouvoir qu'ils puissent autoriser un mortel à fouler au pied les lois non écrites et immuables des dieux". Il faut donc rappeler sans cesse que ce qui est légal (avortement, divorce, reconnaissance du concubinage, athéisme des états,...) n'est pas nécessairement moral et conforme à l'ordre naturel.

 

LA CONNAISSANCE DE LA LOI NATURELLE EST PARFOIS DIFFICILE ET COMPLEXE

On peut distinguer plusieurs degrés de complexité dans la loi naturelle :

- un principe premier est d'abord inscrit dans la conscience de tout homme : "Fais le bien, évite le mal", ou encore "Ne fais pas à autrui, ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse".

- des principes généraux (10), notamment ceux contenus dans le Décalogue (dont des éléments de théologie naturelle : cf. le premier commandement), permettent ensuite de décliner le principe premier. La plupart des civilisations humaines ont reconnu et fait - plus ou moins - respecter ces principes généraux... du moins jusqu'à notre époque qui conteste ouvertement l'existence de préceptes s'imposant à l'homme, sans qu'il l'ait lui-même décidé. Dans le passé, certaines civilisations ont aussi fait exception : elles n'ont fait que confirmer que la règle était générale. En revanche, cela souligne combien la connaissance de la loi naturelle est difficile et toujours perfectible.

- enfin, il existe des principes particuliers dont la forme peut varier avec les circonstances, qui doivent être précisés en raison des capacités techniques que l'homme acquiert (cf. la contraception, les fécondations in vitro...) et qui deviennent de plus en plus complexes à définir.

D'où le long travail des philosophes - travail toujours à reprendre, à poursuivre et à compléter au fur et à mesure de l'évolution des circonstances - pour arriver, comme chez Aristote, à une connaissance qui n'est pas exempte d'erreurs. La connaissance de la loi naturelle, comme les autres connaissances humaines, se développe en effet progressivement et par tâtonnement : la civilisation et l'éducation permettent une meilleure application de la loi naturelle. L'application de la loi naturelle a ainsi permis aux nations païennes d'atteindre à une certaine grandeur, mais cette application est restée partielle et insuffisante, d'où l'intervention de Dieu pour rappeler aux hommes la loi naturelle non écrite par la loi révélée écrite.

En effet, la loi naturelle, lumière de la raison inscrite par Dieu dans la structure de notre nature, a été faussée et contrariée par les conséquences du péché. Elle s'est obscurcie pour l'homme de sorte que, si l'homme demeure capable théoriquement de la connaître par les seules ressources de sa raison, il est incliné au mal par la concupiscence (esclavage du péché).

Pour venir au secours des hommes, Dieu a donc donné à Moïse le Décalogue (les dix Commandements), loi écrite qui réaffirme la loi naturelle (non écrite, sinon dans la nature des choses). Cette loi, la Loi Ancienne, est une loi "lourde" qui conduit aux seuls biens temporels ("pour vivre de longs jours sur la terre que Dieu vous donne", dit Moïse) : elle rend les hommes esclaves de la loi (cf. Saint Paul) et a pour seul objet la justice naturelle .

Enfin, Dieu a donné aux hommes la Loi Nouvelle, loi d'amour révélée par le Christ, pour sauver les hommes et les rendre libres : "Mon joug est facile à porter et mon fardeau léger". Cette loi d'amour ne vient pas abolir la loi de crainte, mais l'accomplir en lui apportant sa plénitude : en ordonnant le Décalogue à l'amour (11), en précisant la manière d'accomplir la loi (c'est-à-dire librement et par amour de Dieu) et en donnant aux hommes les moyens de l'accomplir (moyens surnaturels : la grâce). Cette loi conduit aux biens éternels. En effet, la charité est au-dessus de la loi de justice, mais ne l'abolit pas. Là où la loi naturelle (la justice) n'est pas respectée, il n'y a pas de charité véritable.

Ceci montre bien que, si l'homme a du mal à connaître la loi naturelle, il a aussi du mal à l'appliquer : certes l'homme peut accomplir des prescriptions de la loi naturelle mais, sans la grâce, il ne peut les accomplir toutes, ni les accomplir par amour de Dieu: comme un homme malade ne peut accomplir tous les gestes d'un homme en bonne santé, ni les accomplir de la même manière qu'un homme en bonne santé. La grâce est nécessaire non seulement pour élever l'homme à l'ordre surnaturel, mais aussi pour guérir notre nature blessée.

 

COMMENT PRESENTER L'EXISTENCE DE L'ORDRE NATUREL ?

Pour les croyants, et notamment pour les catholiques, la tentation est grande de présenter la loi naturelle comme une conséquence de la foi :

Dieu créateur => Ordre mis dans => loi naturelle, et ordonnateur la création expression

Or, cette manière de présenter les choses est aujourd'hui inopérante. Certes, droit divin et droit naturel sont inséparables, mais les prescriptions du droit naturel sont accessibles directement par la raison (cf. les développements de la philosophie d'Aristote).

De plus, cette présentation est maladroite psychologiquement, car elle tend à présenter cette conception de l'ordre comme une opinion confessionnelle et ce, d'autant plus que l'Eglise est maintenant la seule à enseigner et à défendre cette vérité.

Enfin, il faut contourner la réaction de rejet provoquée par la propagande moderniste àl'égard de certains mots (dont nature humaine, loi naturelle et ordre naturel). Pour ce faire, il faut montrer que les lois que la science cherche à tirer de l'observation des choses, par exemple, illustrent parfaitement l'existence d'un ordre naturel.

Dans ces conditions, il faut adopter une démarche plus logique et plus empirique, en partant de l'ordre des choses avant d'avancer les "étiquettes" loi naturelle et ordre naturel, et de conclure à l'existence d'un Etre ordonnateur.

Ordre des choses => Ordre naturel => loi naturelle

V

i. e ordre objectif, ordre scientique que la science (sciences physiques, sociologie, philosophie,...) découvre dans la nature.

Le simple bon sens suffit alors pour illustrer l'ordre des choses à partir d'exemples courants (existence et classement des espèces : les pommiers ne donnent jamais de fraises !) ou plus élaborés : l'insémination artificielle est l'illustration qu'il existe des lois de la fécondation naturelle; la cellule fécondée se divise peu à peu pour donner tous les organes, chacun à sa place selon sa fonction. D'où la formule de Bacon qui gouverne toute la science et la technique : "On ne commande à la nature qu'en lui obéissant".

La même méthode est valable ensuite dans le domaine moral : il est possible à partir des méfaits de la drogue (santé), du divorce (bonheur des conjoints et éducation des enfants), de l'avortement (détresse des mères) d'illustrer les préceptes de la loi naturelle. A l'image de la science expérimentale moderne, qui a érigé en principe l'observation de la nature comme source de sa connaissance et de son efficacité technique, les hommes ont d'ailleurs cherché dans la nature, dès l'antiquité, ce qui était juste :

"Nous tirerons le juste de l'observation de la nature", disait Aristote, et "Pour discerner la bonne loi de la mauvaise, nous n'avons pas d'autre critère que la nature" affirmait aussi Cicéron.

En effet, l'ordre humain n'est pas un arbitraire; il ne s'agit pas de le créer, de l'inventer, mais de le décrire. L'homme doit lire dans l'ordre naturel pour légiférer (légiférer vient de lire). Le droit naturel n'est donc que l'ensemble des vérités directrices que la droite raison découvre par une sage et prudente méditation de l'ordre des choses et des êtres, expression de la volonté créatrice de Dieu.

Ordre des choses ==> Ordre naturel ==> Intelligence ordonnatrice

V

Caractère obligatoire < == Etre ordonnateur de la loi naturelle


Face à des non-croyants, il ne faut toutefois pas oublier que le caractère obligatoire de la loi naturelle apparaît aussi dans les conséquences négatives des actes qui la méconnaissent; l'exemple le plus récent et le plus parlant étant le développement du SIDA, dès lors que se sont multipliés les comportements anormaux (drogue, sodomie et "libéralisation sexuelle"). Comme le dit le Professeur Lejeune, la loi naturelle (loi morale) constitue le "mode d'emploi" de notre nature humaine.

Deux objections méritent enfin d'être évoquées :

1- Il n'y a pas de nature humaine (ni d'ordre naturel), car la nature est en perpétuelle évolution.

Or, une éventuelle évolution (sur des milliers d'années) n'est en fait pas en contradiction avec la notion d'ordre; en effet, l'ordre peut très bien connaître une certaine évolution : la nature des choses n'est pas la même pour l'homme préhistorique et pour l'homme du XXème siècle (12).

De plus, cette évolution ne peut concerner que les aspects corporels de la nature de l'homme (ses "accidents" : aspect physique...) et non pas son "essence" (l'homme comme être de raison, animal social...)

Le pape Pie XII ne conteste pas ces changements, mais rappelle que l'essentiel demeure stable : "En quelle direction faut-il alors chercher la sécurité et l'assurance intime d'une vie en commun, sinon dans un retour des esprits vers la conservation et le rappel des principes de la vraie nature humaine voulue par Dieu, à savoir : qu'il y a un ordre naturel, même si ses formes changent avec les développements historiques et sociaux.

Mais les lignes essentielles ont toujours été et demeurent les mêmes : la famille et la propriété comme base d'assurance personnelle, puis, comme facteur complémentaire de sécurité, les institutions locales et les unions professionnelles, et finalement l'Etat" (13).

"La loi naturelle est immuable et permanente à travers les variations de l'Histoire" (14).

2 - Il n'y a pas de loi naturelle, sinon l'homme ne serait pas libre.

La loi naturelle n'est pourtant pas contraire à la liberté humaine. Loin d'être un carcan, elle est le cadre dans lequel peut s'inscrire la liberté humaine, de la même manière que les lois physiques n'empêchent pas la liberté de conception de l'architecte, ou la liberté d'action du sportif.

Au contraire, comme l'homme est libre, la loi naturelle est une loi morale ; de plus, ses commandements, étant inscrits dans notre nature, ne nous sont pas extérieurs; ils ne contrarient donc pas notre liberté, mais nous dirigent vers des biens qui nous sont connaturels (auxquels notre nature aspire et qui la comblent).

C'est ce qu'explique Léon XIII dans "Libertas Praestantissmum" :

"La condition de la liberté humaine étant telle, il lui fallait une protection, il fallait des aides et des secours capables de diriger tous ses mouvements vers le bien et de les détourner du mal (...) Et d'abord une loi.(...) C'est, en effet, la raison qui prescrit à la volonté ce qu'elle doit chercher ou ce qu'elle doit fuir (...) Or, cette ordination de la raison, voilà ce qu'on appelle la loi.

Si donc, la loi est nécessaire à l'homme, c'est dans son arbitre lui-même, c'est-à-dire dans le besoin qu'il a de ne pas se mettre en désaccord avec la droite raison. (...) L'homme doit être soumis à la loi, précisément parce qu'il est libre par nature" (15).

"Donc, dans une société d'hommes, la liberté digne de ce nom ne consiste pas à faire tout ce qui nous plaît : ce serait dans l'Etat une confusion extrême, un trouble qui aboutirait à l'oppression ; la liberté consiste en ce que , par le discours des lois civiles, nous puissions plus aisément vivre selon les prescriptions de la loi éternelle. (...) mais la force des lois humaines consiste en ce qu'on les regarde comme une dérivation de la loi éternelle" (16).

 

CONCLUSION

"La loi naturelle, voilà le fondement sur lequel repose la Doctrine Sociale de L'Eglise..." a dit Pie XII. A partir du moment où la loi naturelle est respectée conformément à ce qu'enseigne l'Eglise, les catholiques peuvent donc légitimement collaborer avec tous les hommes de bonne volonté dans le domaine social et politique. Les catholiques doivent bien évidemment arrêter cette collaboration dès que la moindre opposition à l'égard de l'Eglise et de son enseignement apparaît. En effet, il s'agit d'accepter éventuellement la collaboration ponctuelle de personnes de bonne volonté et non pas de leur accorder la nôtre pour des fins qui seraient différentes de celles que l'Eglise définit dans sa doctrine sociale.

La loi naturelle présente donc l'avantage de pouvoir rassembler tous les hommes de bonne volonté, puisqu'elle est accessible à tous par la seule raison. Et il importe beaucoup que la loi naturelle serve de base à l'unité de la nation.

Toutefois, il ne faut pas méconnaître que cette notion est difficile à faire admettre, qu'elle est même ignorée, voire contestée par certains catholiques. La référence au droit naturel ne peut donc être l'argument rêvé de l'unité spirituelle et morale d'une nation (cf. les débats véhéments qu'entraînent l'avortement, la "bio-éthique", la peine de mort...). D'autant plus que la loi naturelle repose sur des éléments doctrinaux auxquels nos contemporains sont le plus souvent réfractaires. De fait, seule l'Eglise Catholique défend intégralement la loi naturelle et l'interprète correctement et avec autorité.

Enfin et surtout, cette unité par le droit naturel n'en resterait pas moins insuffisante. Le seul recours au droit naturel ne permet pas de dépasser l'ordre naturel, et donc d'assurer leur place aux valeurs surnaturelles qu'exigent l'intérêt même de la cité, et le salut des âmes : en théorie comme en fait, une unité spirituelle fondée sur le droit naturel serait par essence naturaliste.

Il peut donc apparaître parfois opportun de présenter ensemble les vérités naturelles et les vérités surnaturelles, car révélation et loi naturelle ne s'opposent pas, de même que la grâce ne détruit pas la nature, mais l'assume complètement et l'élève.

CYRILLE D'AUBIGNY

Source : Centre de Formation à l'Action Civique et Culturelle selon le Droit Naturel et Chrétien

 


1 - Paragraphe 1954 du "Catéchisme de l'Eglise Catholique".
2 - "Donum vitae", paragraphe 16.
3 - Michel Villey, "Seize essais de philosophie du droit", collection philosophie du Droi", pp. 50-51, Dalloz, 1969.
4 - Léo Strauss, "La Cité et l'homme", p. 62, Agora, 1987.
5 - Alain Renault, "Qu'est-ce que le Droit '", pp. 37-39, Vrin, 1992.
6 - "Si on enlève au droit sa base consituée par la loi divine naturelle et politique (par là-même irrécusable), il ne reste plus qu'à le fonder sur la loi de l'Etat comme sa norme suprême (...), erreur qui est à la base de l'absolutisme d'Etat et qui équivaut à une déification de l'Etat (...). Ce droit légal, au sens où il vient d'être exposé, a bouleversé l'ordre établi par le Créateur. Il a appelé le désordre ordre, la tyrannie autorité, l'esclavage liberté, le crime vertu patriotique (...)" (Pie XII, discours à la Rote du 13.11.1949).
7 - Paragraphe 15 : "Lois humaines et droit naturel".
8 - Paragraphe 16 de "Libertas Praestantissimum".
9 - "Libertas Praestantissimus", paragraphe 49.
10 - On peut y ajouter des éléments que l'on retrouve dans la plupart des sociétés traditionnelles et des principales civilisations : notamment la monogamie (sauf dans l'Islam) ; l'existence des couples stables, l'interdiction de l'inceste.
11 - C'est pourtant déjà le cas ("tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même"), mais les hommes avaient fait de la Loi de Moïse tout autre chose, en la rendant encore plus rigide qu'elle n'était. Ce qui est bien le signe que la Loi naturelle seule (i.e. sans la grâce) est difficile, voire impossible à appliquer.
12 - D'autre part, la nature de l'homme est d'être un animal raisonnable; c'est justement cette raison -et la liberté qui en découle- qui permet à l'homme de ne pas être soumis au déterminisme, et de porter en germe - sans ce que cela soit contradictoire avec sa nature - une "évolution" future (capacité de progrès).
13 - Pie XII, message de Noël 1957.
14 -"Catéchisme de l'Eglise Catholique", paragraphe 1958.
15 - Paragraphes 11-12.
16 - Idem paragraphe 17.